Caroline de Lichtfield


[La cour et le mariage, Volume I, pp. 18 - 47]

[18] La première ne fut point trompée. Caroline, présentée au Roi par son père, fut reçue, non comme une petite fille de quinze ans, mais avec les distinctions les plus flatteuses. Parée avec l'élégance le plus recherchée, invitée tous les jours à une fête nouvelle, Caroline ne pensoit à Rindaw que pour écrire à sa bonne maman, avec qui elle entretenoit une exacte correspondance.

Dans les premières lettres qu'elle reçue d'elle, Caroline crut entrevoir qu'il étoit question de la marier, et que c'étoit dans ce but qu'on l'avoit amenée à Berlin; mais cette idée glissa sur son esprit sans y faire aucune impression, d'autant plus que rien ne vint la confirmer. Aucun homme ne lui fasoit la cour; aucun n'étoit admis chez son père, et lui-même paroissoit plus occupé de la garder avec soin, que de penser encore à l'établir.

Deux mois s'écoulèrent ainsi. Ils avoient paru bien courts à Caroline; et lorsque son père lui dit, un jour, en finissant [19] de déjeûner: Eh bien, ma fille, voici deux mois que vous êtes à la Cour; comment trouvez-vous ce séjour? Elle répondit bien vite: Je le trouve charmant, papa; mais quoi, déjà deux mois! je ne l'aurois pas cru. Ah! comme je me suis bien amusée pendant ce temps là! -- Votre réponse me plaît et m'inquiète, ma chère enfant. Je suis charmé de vous voir goûter le lieu où vous êtes appelée à vivre; mais je ne voudrois pas qu'une préférence secrète . . . Mon enfant, dit-il, en écartant la table à thé, et avançant son fauteuil plus près d'elle, ouvre ton coeur à ton père; ce coeur est-il aussi libre que lorsque tu quittas Rindaw, et depuis que tu es à la cour, n'as-tu distingué personne?

Cette question, faitre par un père, embarrasse toujours plus ou moins celle à qui elle s'adresse.

Cependant Caroline auroit pu répondre hardiment. Son jeune coeur, aussi pur, aussi tranquille que dans les jours sereins de son enfance, n'avoit [20] encore palpité que pour des plaisirs innocens comme elle.

A Rindaw, une fleur nouvellement éclose, un oiseau qui chantoit mieux que les autres, la lecture d'un conte des fées, une noce champêtre et l'histoire de son amie, avoient eu seuls le droit de l'intéresser et de l'émouvoir. Depuis qu'elle habitoit la cour, un bal, un concert, un spectacle, une mode nouvelle, les avoient remplacés; mais Caroline n'imaginoit pas même encore qu'un homme pût influer sur le bonheur ou le malheur de sa vie. Dans des instans de loisir, ou d'insomnie (et ils étoient bien rares), il lui étoit arrivé de penser pendant deux minutes à l'histoire de sa bonne maman, à cette passion si tendre et si mal récompensée. Maman étoit bien bonne, disoit-elle alors, de s'affliger ainsi; ne croiroit-on pas qu'il n'y avoit que mon père au monde? Il falloit l'oublier bien vite, et danser pour se distraire. Caroline n'imaginoit aucun chagrin dont une walse ou un contre-danse [21] angloise ne dût la consoler; et les meilleurs et les plus infatigables danseurs étoient sans contredit ceux qu'elle préféroit. Mais, le bal fini, Caroline dormoit douze heures de suite, se réveilloit en chantant, et se préparoit à une nouvelle fête sans songer au danseur de la veille. La question de son père la surprit donc plutôt qu'elle ne l'embarrassa.

Caroline garda quelques minutes le silence; puis elle dit avec un sourire ingénu: Je ne vous comprends pas bien, mon père. Distinguer quelqu'un . . . je n'entends pas ce mot . . . Seroit-ce aimer, par hasard?

--- Distinguer, c'est-à-dire préférer . . . aimer, si tu le veux . . . désirer d'unir son sort à l'objet de cette préférence.

-- Ah! j'y suis, dit-elle étourdiment . . . C'est ce que ma bonne maman de Rindaw sentoit pour vous autrefois. Ah! vraiment non, papa, je n'ai garde d'aimer quelqu'un ainsi; cela cause trop de chagrin . . . Elle alloit continuer, [22] mais elle vit son père froncer le sourcil; elle craignit de lui avoir fait de la peine, et se tut baissant les yeux. -- Je ne sais, reprit le chambellan en se levant ce que madame de Rindaw a pu vous confier; mais vous avez dû voir par son exemple que les beaux sentimens ne servent à rien, et par le mien que l'on peut et que l'on doit toujours les sacrifier aux convenances. Si j'avois suivi ma belle passion, si je n'avois pas épousé votre mère, Caroline de Lichtifeld seroit-elle actuellement héritière de vingt-cinq mille écus de rente, et pourroit-elle prétendre au premier parti du royaume? Plus heureuse que moi, ma fille, tu n'as point de sacrifices à faire, puisque ton coeur est libre. Cette fortune immense que tu me dois, te dispense d'en chercher ailleurs, mais non pas de remplir tous les voeux d'un père qui ne désire que ta gloire et ton bonheur. Tu n'as qu'à dire un mot, ils sont assurés pour la vie. -- Et quel est ce mot, mon père? dit Caroline avec [23] une émotion qui s'augmentoit à chaque instant. Mille idées confuses se croisoient dans sa tête: il s'agissoit d'un mariage; cela n'étoit pas douteux. Elle pensa rapidement aux hommes qu'elle avoit vus, et ne s'arrêta sur aucun, parce qu'ils lui étoient tous également indifférens. Elle attendoit cependant avec impatience la réponse de son père: il avoit l'air de la préparer.

Après avoir repris son fauteuil auprès d'elle, il lui dit d'un ton sentimental et pathétique: Vous ne connoissez encore, ma chère fille, que les beaux côtés de votre situation, et vous ne savez pas combien nos chaînes dorées sont quelquefois pesantes . . . L'effroi se peignit dans les yeux de Caroline . . . Mais j'espère, ajouta-t-il, que celles qui doivent lier ma Caroline seront aussi douces, aussi légères qu'elle le mérite; elles seront du moins assez brillantes pour faire envier son sort à toutes les femmes. Dis-moi, mon enfant, ne sera-tu pas bien contente d'être dans quelques jours [24] comtesse de Walstein, ambassadrice en Russie, et l'épouse du favori déclaré de ton roi? Et ne crois pas d'après cela que je te destine à devenir la femme d'un vielliard. L'époux que je te propose doit ses honneurs à son nom, à son mérite, à la faveur dont il jouit, et n'a guère pus de trente ans. -- Et je serai sa femme, dit Caroline, en levant sur son père des yeux où brilloit une modest joie; je serai comtesse, ambassadrice! -- Tu n'as qu'à dire un mot: mon père, j'y consens et je vous le promets. -- Ah! de tout mon coeur, dit- elle en lui tendant la main et baissant les siennnes avec transport. Oui, papa, je vous le promets et j'obéirai avec plaisir . . . Mais . . . mais, ajouta-t-elle après un instant de réflexion, où donc est- il ce comte? je ne l'ai jamais vu . . . Si j'allois ne pas l'aimer . . . ou ne pas lui plaire? -- Vous l'épouseriez également, ma fille. Ce n'est pas votre coeur qu'on vous demande, c'est votre main; et c'est un monarque absolu qui [25] vous fait l'honneur d'en disposer en faveur de l'homme qu'il aime le mieux. On se plaît toujours assez quand on réunit de part et d'autre toutes les convenances; et cet établissement rempliroit les voeux du père les plus ambitieux.

Cependant Caroline demandoit toujours où se cachoit M. de Walstein, et pourquoi elle ne l'avoit point vu.

Son père lui apprit alors que le comte étoit arrivé, seulement de la veille, de son ambassade de Pétersbourg; que c'étoit par l'ordre du roi qu'il étoit allé chercher sa fille à Rindaw pour la marier. La chanoinesse en étoit instruite; elle approuvoit cette alliance.

Le chambellan remit de suite à Caroline une lettre de son amie, où celle-ci la pressoit d'obéir à son père, et qui peut-être eût achevé de la décider, quand elle auroit balancé; mais elle n'y songeoit pas. Son père lui dit encore qu'elle seroit déjà mariée, sans une maladie fâcheuse qui voit retenu le comte plus [26] d'un mois à Dantzick: on avoit même craint pour sa vie; et, dans ce doute, le chambellan n'avoit pas voulu parler à sa fille d'un engaement qui peut-être alloit rompre de lui-même. J'en aurois été bien fâchée, dit la naïve Caroline. -- Et moi, peut-être plus encore, reprit le chambellan. On ne retrouve pas facilement un tel établissement; mais toutes mes craintes sont finies. Le comte arriva hier au soir très-bien remis. Le roi me fit appeler à l'instant, me présenta mon gendre futur, et m'ordonna de tout préparer pour qu'il le devînt au plutôt. Je ne pouvois donc plus retarder de vous apprendre votre sort: il est fixé sans retour. Ma seule crainte étoit que, pendant ces deux mois de séjour à la cour, votre coeur n'eût fait un choix parmi nos jeunes seigneurs, et que je ne fusse dans le cas d'exiger un sacrifice; mais je suis bien rassuré, je vois que vous sentez, comme vous le devez, les avantages de l'union que vous allez former. Je vais à la cour [27] annoncer votre consentement; j'y dînerai, et ce soir je vous amenerai le comte. Allez vous habiller, ma fille, et vous préparer à le recevoir comme celui à qui vous appartiendrez dans quelques jours.

La docile Caroline lui renouvela sa promesse. Il l'embrassa tendrement; et sortit bien content d'elle, et plus encore de lui-même et de ses talens pour les négociations.

Il est certain que, lorsque son intérêt étoit en jeu, il avoit une certaine éloquence naturelle qui, dans l'occasion, lui tenoit lieu d'esprit de de sensibilité, et le faisoit parvenir à son but; mais cette fois il avoit eu peu de peine à réussir. Caroline n'aimoit encore que le plaisir, et ne voyoit dans ce brillant mariage qu'un moyen de le fixer: aussi ce fut la seule idée qui l'occupa lorsque son père l'eut laissée.

On s'attend peut-être qu'elle va réfléchir bien sérieusement sur tout ce qu'on vient de lui dire, sur l'engagement [28] qu'elle a pris, sur le changement prochain de son sort. A vingt ans, il y auroit là de quoi rêver au moins toute la matinée; mais à quinze, on ne peut s'occuper si long- temps du même objet. Cependant Caroline resta bien dix minutes immobile à la place où son père l'avoit laissée; et c'étoit beaucoup pour elle. Enfin, voyant qu'à force d'avoir à penser, elle ne pensoit à rien, et que ses idées s'embrouilloient dans sa tête, elle se leva brusquement, et courut à son piano-forte, où, pendant une demi-heure, elle joua des contre-danses et des walses. Il lui vint tout à coup à l'esprit, en les jouant, que le comte les répéteroit avec elle, et qu'il seroit assez doux d'avoir toujours un danseur à ses orders . . . Un danseur! . . . son excellence! Eh! oui, sans doute, un danseur. On sait que le baron avoit eu soin de prévenir sa fille que, malgré son rang et ses dignités, M. l'ambassadeur n'avoit tout au plus que trente ans, et cette circonstance lui plaisoit peut-être tout [29] autant que les titres. Quoique ce fût le double de l'âge actuel de Caroline, elle avoit fort bien remarqué depuis qu'elle étoit à la cour, que les hommes de trente, et les femmes de quinze, sont à peu près contemporains.

Ce fut donc en formant un projet de danse continuelle dans son nouveau ménage, qu'elle courut au jardin cueillir son bouquet pour la soirée. Tout en le cueillant, elle vit voltiger autour des fleurs quelques beaux papillons, s'échauffa long-temps à les poursuivre, n'en prit pas un seul, et se consola en pensant que le comte seroit peut-être plus leste qu'elle, et sauroit mieux les attraper. Quand nos serons deux, dit-elle en sautant, il y aura bien du malheur s'ils nous échappent.

Elle alla ensuite se mettre à sa toilette, où bientôt l'idée des bijous qu'elle alloit avoir, des parures de toute espèce, des équipages, etc. effaça celle des papillons et de la danse, ou plutôt la promena de plaisirs en plaisirs.

[30] Comme madame l'ambassadrice sera brillante, fêtée, enviée! comme de beaux diamans feront mieux dans mes cheveux que cette fleur! Enfin le bonheur conjugal de Caroine, fondé sur la danse, les papillons et la parure, lui parut la chose du monde la plus assurée. Elle se trouva d'avance la plus heureuse des femmes, employa tous ses soins pour être belle aux yeux du comte, et l'attendit avec une impatience mêlée tot au plus d'une sorte de crainte de ne pas lui plaire: quant à lui, elle étoit sûre qu'il lui plairoit à l'excès.

Caroline réfléchissoit quelquefois. Une réflexion profonde l'avoit persuadée que le comte étoit tout ce qu'il y avoit de plus charmant. Il est le favori du roi, lui avoit dit son père: or ce mot de favori signifioit beaucoup de choses dans l'idée de Caroline. Elle se rappeloit fort bien qu'à la campagne, elle avoit aussi sa petite cour, et ses petits favoris. L'oiseau favori, le chien favori, le mouton favori, étoient [31] toujours les plus jolis de leur espèce: donc le favori d'un roi devoit nécessairement être le phénix de la sienne, et le plus beau et le plus aimable des êtres.

Elle en étoit si convaincue, et se réjouissoit si fort de la voir, que, lorsqu'on vint l'avertir qu'il étoit là, et que son père l'attendoit, elle ne fit qu'un saut jusqu'à la porte du salon. Elle y trouva le chambellan, qui lui rappela sa promesse, lui prit une main, qui trembloit peut-être autant de plaisir que d'émotion, et, l'exhortant à être bien raisonanable, la conduisit auprès de ce favoir du Roi.

Caroline leva les yeux, et fut si frappée de ce qu'elle vit, que, les couvrant à l'instant de ses deux mains, elle fit un cri perçant, et disparut comme un éclair.

Pendant que son père la suit, qu'il emploie toute l'éloquence paternelle pour la calmer et la ramener, esquissons le portrait du comte, et justifions [32] l'effroi qu'il inspirer à l'innocente et jeune Caroline.

Le comte de Walstein n'avoit en effect guère plus de trente ans; mais une énorme cicatrice qui lui couvroit toute une joue, sa maigreur excessive, son teint jaune et plombé, sa taille voûtée, une perruque au lieu de cheveux, lui donnoient l'air d'en avoir au moins cinquante. Son grand oeil noir étoit assez beau; mais, hélas! il n'en avoit qu'un: l'autre, caché sous un large ruban noir, étoit sans doute perdu par le coup de feu qu'il avoit reçu. Il étoit né pour être grand et bien taillé; mais son attitude courbée lui ôtoit cet avantage. Il avoit le jambe belle; mais cet homme qui devoit danser du matin jusqu'au soir et courir après des papillons, marchoit avec peine en boitant excessivement.

Tel étoit l'extérieur du comte: on verra dans la suite si le moral y répondoit. En voilà bien assez sans doute pour excuser le premier mouvement de notre pauvre fugitive. Peut-être, si [33] elle se fût donné le temps de l'examiner, auroit-elle trouvé sous cette figure un air de noblesse et de bonté qui la caractérisoit; mais elle n'avoit vu que la cicatrice, que l'oeil qui lui manquoit, que son dos voûté, sa perruque et sa jambe traînante.

La première impression étoit reçue, et la triste Caroline, presque évanouie dans son appartement, entendoit à peine les sollicitations de son père pour l'engager à revenir. Elle n'y répondoit que par des torrens de larmes; enfin elle se trouva si mal qu'il fallut la délacer. Son père voyant qu'il étoit impossible de la ramener, la quitta pour retourner auprès du comte; il réfléchit même qu'il valoit mieux rentrer seul, et qu'un mal subit survenu à sa fille lui serviroit d'excuse.

Il trouva son gendre future très-inquiet de la réception qu'on lui avoit faite, et n'en soupçonnant que trop le motif; mais le grand chambellan avoit une éloquence si persuasive quand il vouloit [34] parvenir à ses fins, et l'employa avec tant de succès dans cette occasion, que le comte fut convaincu qu'une douleur de tête violente, suite de l'émotion de la journée, avoit seule occasioné le cri et la fuite de Caroline. Peut-être aussi feignoit-il de le croire; on ne sait trop sur quoi compter avec les courtisans; ils savent dérouter l'historien le plus exact. Quoi qu'il en soit, il se sépara du chambellan avec l'espoir de trouver le lendemain mademoiselle de Lichtfield mieux disposée, et sortit très-affligé dans le fond de ce qui venoit de se passer.

Ce n'est pas qu'il fût amoureux de Caroline, qu'à peine il avoit entrevue; mais ce mariage lui convenoit à tant d'égards, qu'il y avoit attaché l'idée du bonheur de sa vie. Ensuite le roi le vouloit; raison qui devoit être aussi décisive pour son favori que pour son chambellan. Elle étoit si forte pour celui-ci, qu'il n'avoit pas même imaginé qu'on pût lui résister.

[35] Il auroit mieux fait sans doute de prévenir sa fille sur la figure du comte. Il le sentoit trop tard, et s'en repentoit mortellement; mais il avoit cru qu'il valoit mieux d'abord extorquer sa promesse, que Caroline, intimidée, n'oseroit y manquer; et il n'avoit point prévu l'effect de son saisissement, rendu plus profound par l'idée qu'elle s'étoit formée du comte.

Dès qu'il fut libre, il revint auprés d'elle, et la trouva dans le même état où il l'avoit laissée; elle eut cependant la force de se jeter à ses pieds, et de le conjurer de ne pas sacrifier sa fille. Il vit qu'elle étoit trop émue dans ce moment pour qu'il pût raissoner avec elle. Il fut touché lui- même de l'excès de sa douleur; et, la relevant avec tendresse, il lui dit de se calmer; qu'il lui parleroit le lendemain matin; qu'il ne vouloit que son bonheur, et la quitta en l'exhortant à prendre quelque repos.

Le malheureux qui se noie s'accroche, dit-on, à un brin de paille. Caroline [36] saisit avec ardeur cette lueur d'espérance, et fut presque consolée. Mon père est bon, pensa-t-elle; il m'aime; il ne veut, dit-il, que mon bonheur. Ah! s'il veut le bonheur de Caroline, il ne l'unira pas à son monstre qui n'a qu'un oeil, qu'une jambe, une bosse et une perruque.

Elle étoit dans l'âge où l'on porte tout à l'extrême, et la douleur et la joie. D'abord elle s'étoit crue perdue sans ressource: à présent elle se crut pour jamais délivrée du comte, et reprit à peu près sa gaîté du matin; mais encore abattue, elle se coucha, s'endormit en pensant au singulier goût des rois dans le choix de leurs favoris, et protestant bien que, si elle étoit reine, le comte de Walstein ne seroit pas le sien.

Son sommeil fut aussi doux et son réveil aussi tranquille que si rien ne l'avoit agitée. A peine lui restoit-il encore, le lendemain, cette légère impression d'effroi que laisse un songe fâcheux; et [37] lorsque son père entra chez elle, il retrouva le même sourire, les mêmes grâces enfantines avec lesquels il étoit reçu tous les matins. Plus caressante, plus empressée même qu'à l'ordinaire, elle sembloit le remercier à chaque instant de sa condescendance, dont elle ne doutoit pas; et, sans oser rien dire qui eût trait à ce qui s'étoit passé la veille, tout en elle exprimoit la reconnoissance et la joie. Elle se livroit d'autant plus à l'espoir, que son père, au lieu de lui faire des reproches, l'accabloit d'amitiés.

Aimable enfant! jouis de ta douce illusion. Tu n'as vécu que deux mois à la cour; tu ne sais pas encore que l'âme d'un courtisan est fermée à tous les sentimens de la nature. Tu crois avoir un père, un tendre père; et tu vas bientôt apprendre combien ce titre lui est moins cher, moins précieux que ceux de ministre et de grand chambellan.

Cependant le baron chérissoit sa fille. [38] Après ses emplois et sa fortune, elle étoit certainement ce qu'il aimoit le plus au monde; mais ces deux objets passoient avant tout. D'ailleurs il croyoit de bonne foi, et d'après sa façon de penser, assurer le parfait bonheur de Caroline par un mariage aussi brillant, fait directement sous les auspices du roi et par l'ordre du roi. Très-décidé donc à le terminer de gré ou de force, il voulut d'abord essayer d'y parvenir par la douceur et le sentiment. Il prit les deux mains de sa fille dans les siennes, et, les serrant tendrement: Caroline, lui dit-il, aimes-tu ton père? -- Oh! si je l'aime! répondit-elle en embrassant ses genoux; qu'il me permette de passer ma vie auprès de lui, il verra jusqu'où peut aller l'amour et le respect de sa reconnoissante fille. -- Je n'en doute pas, mais j'exige une autre preuve. -- Tout, tout ce que vous voudrez, mon père, excepté . . . Elle alloit dire d'épouser le comte; mais le baron reprenant un instant la sévérité paternelle, [39] lui ferma la bouche avec la main . . . Point d'exception, Caroline; et la première preuve d'amour que je vous demande, c'est de m'écouter en silence.

Que feriez-vous, ma fille, si la vie de votre père étoit entre vos mains? -- Votre vie? Je la sauverois aux dépens de la mienne; en pouvez-vous douter? . . . Mais comment . . . pourquoi? -- Je n'en attendois pas moins de vous, ma chère enfant; et vous venez de décider de votre sort et du mien. Oui, mon existence, ma vie dépendent de vous seule. N'espérez pas que je survive un jour à ma disgrâce; elle est assurée si votre union avec le comte de Walstein n'a pas lieu. Hier, en vous quittant, effrayé de votre répugnance pour ce mariage, j'allai me jeter aux pieds du roi; j'osai le conjurer de nous rendre notre promsesse et notre liberté. -- Caroline est un enfant, dit-il en fronçant le sourcil, qui ne sait ce qui lui convient, et dont on doit faire ce qu'on veut. Cependant vous êtes bien le [40] maître de disposer d'elle à votre gré; mais si elle persiste dans son refus, nous pouvez la reconduire dans sa retraite et y rester avec elle: un père aussi foible ne peut être un bon ministre . . . Il me tourna le dos et ne m'a pas redit un mot de la soirée. Jugez de mon état; je n'ai que trop vu que l'on soupçonnoit ma disgrâce prochaine, et qu'on disposoit déjà de mes emplois. Oh! ma fille, ma fille! seras-tu donc la cause de malheur, que dis-je du malheur! de la mort certaine de celui qui t'a donné le jour?

La sensible et tremblante Caroline, plus effrayée cent fois de cette idée qu'elle ne l'avoit été de l'aspect du comte, se précipita en frémissant dans les bras deson père: Oh! j'obéirai, j'obéirai, répétoit-elle en sanglottant; j'épouserai le comte à l'instant même, s'il le faut. Causer votre mort! moi, grand Dieu! Oh, mon père! courez vite; allez dire au roi que je ferai tout ce qu'il voudra, pour qu'il vous rende [41] son amitié. Je vous promets, je vous jure d'être au comte: mais promettez-moi donc que vous ne mourrez pas.

Cette idée de mort l'avoit tellement frappée, qu'elle craignoit qu'un instant de retard ne coûtât la vie à son père. Elle auroit voulu aller dire elle-même au comte qu'elle étoit prête à l'épouser. Elle s'engagea de nouveau par les promesses les plus fortes et les plus positives, et ne laissa aucun repose au baron qu'il ne fût parti.

Laissée seule encore cette fois, elle ne pensa ni à danser des walses, ni à courir après des papillons. Tristement appuyée sur une main, dont elle se couvroit les yeux, elle étoit agitée de mille sentimens contraires, et sembloit craindre de faire un seul mouvement, comme s'il pouvoit décider de son sort. Quelquefois son enthousiasme filial se ranimoit; sa tête s'exaltoit en pensant au sacrifice qu'elle alloit faire à son père. Il me devra la vie, disoit-elle avec une tendresse mêlée d'admiration [42] pour elle-même, qui produisoit une sensation assez douce. Oui, mais à quel prix; et avec qui vais-je passer la mienne? Alors l'image du comte se présentoit, celle du père s'effaçoit;l Caroline frémissoit, et ne comprenoit pas qu'elle pût avoir la force de tenir ce qu'elle avoit promis.

Elle étoit encore et dans la même attitude et dans la même trouble, lorsque son père rentra avec précipitation, la joie peinte sur tous ses traits. Il put à peine lui dire, tant il étoit hors d'haleine, que le roi lui-même étoit en chemin pour venir chez elle, et lui amenoit le comte. Oui, le roi en personne, répétoit- il; cela fera du bruit, et ceux qui se réjouissoient hier de ma disgrâce pourront s'affliger ce matin. Voyez, Caroline, ce que c'est que d'être obéissante, et comme vous en êtes récompensée.

La pauvre Caroline, peu sensible à cette récompense, n'y vit qu'une conformation du cruel engagement qu'elle [43] venoit de prendre, et qu'une raison de plus de s'affliger. Son père la gronda de n'avoir pas employé à sa toilette le temps de son absence. Quelques jours auparavant, elle eût été fâchée elle-même d'être surprise par le roi dans son déshabillé du matin; mais tout lui devenoit si indifférent, qu'elle attendit cette auguste visite dans le salon, sans avoir même jeté un coup d'oeil à son miroir.

Le baron lui répétoit pour la quatrième fois comment elle devoit recevoir le roi, quand le bruit des carrosses l'interrompit. Il courut au-devant de con maître. La tremblante Caroline se leva, se rassit, respira des sels, et rassembla toutes ses forces pour cette pénible entrevue.

Le monarque entra, suivi seulement de son favori et de son chambellan, que tant d'honneur gonfloit de joie.

Belle Caroline (dit-il en s'avançant près d'elle, et lui présentant le comte), soyez la récompense des services qu'il [44] m'a rendus; et vous, mon cher comte, recevez de ma main celle de cette charmante épouse, et sentez bien tout le prix du présent que je vous fais.

Le comte alors s'approchant, et prenant cette main qu'elle retiroit à demi, la pria, d'une voix basse et timide, de vouloir bien confirmer son bonheur.

Pour le monde entier Caroline n'auroit pu articuler une seule parole. Si elle eût levé les yeux sur son futur époux, peut-être eût-elle trouvé la force de dire non; mais elle avoit pris le sage parti de ne point le regarder. Elle se contente d'une révérence respectueuse, et s'assit en silence par l'ordre du roi. Il en étoit temps; peu s'en fallut qu'elle ne réitérât la scène de la veille. Un tremblement général l'avoit saisie. Elle fut obligée d'avoir encore recours à sa flacon, et peut- être alloit-elle se trahir par un évanouissement ou par un déluge de larmes. Mais un regard jeté sur son père, près de se trouver mal lui-même d'inquiétude, lui rendit toute [45] sa fermeté. Elle lui sourit à demi pour le rassurer, eut même la force de dire que ce n'étoit rien, qu'elle étoit bien: et tout fut mis sur le compte de la timidité d'une jeune fille élevée à la campagne.

Elle espéroit que la compagnie alloit se retirer, ou tout au moins changer de sujet de conversation; mais elle se trompoit. Ce que les rois entendent le moins, c'est de ménager la sensibilité de leurs sujets. Celui-ce, charmé du mariage qu'il venoit de conclure, ne pouvoit parler d'autre choise; et, sans s'apercevoir de tout ce qu'il faisoit souffrir à la pauvre petite, il s'appesantis-soit cruellement sur les détails. Il falloit indiquer le jour, l'heure, le lieu de la cérémonie. Enfin, Caroline n'y pouvant plus tenir, retrouva la parole, pour demander la permission de se retirer. Elle lui fut accordée; et Sa Majesté ne manqua point, lorsqu'elle sortit, de la saluer sous le nom de comtesse de Walstein.

[46] La malheureuse petite comtesse, seule dans son appartement, s'affligea d'abord à l'excès. Enfin, après avoir beaucoup pleuré, elle comprit que cela ne changeroit rien à son sort, qu'il étoit décidé sans retour, qu'il falloit bien s'y soumettre, et tâcher d'en tirer le meilleur parti possible.

Qu'on ne s'étonne point de voir une étourdie de quinze ans raisonner aussi sensément. Rien ne forme une jeune fille comme le malheur; et ces trois jours de trouble, d'inquiétude et de chagrins, avoient plus avancé Caroline, ils lui avoient plus appris à réfléchir que n'auroient fait dix années d'une vie tranquille et passive. Elle entendit enfin partir le carrosse du roi, avec moins d'émotion qu'elle ne l'avoit entendu arriver; et son père eut le plaisir de la trouver assez calme lorsqu'il vint lui faire part des arrangemens.

Le mariage étoit fixé à huit jours de là. Le comte avoit désiré qu'il fût tenu secret; aussi devoit-il être célébré [47] dans sa terre de Walstein, à six lieues de Berlin. Les fêtes, la présentation à cour, les visites, les présens, etc. n'auroient lieu qu'après la célébration.

Caroline approuva fort ce projet, et demanda à son père de passer dans la retraite les huit jours de liberté qui lui restoient. Il étoit si content d'elle et de sa docilité, qu'à la rupture près de son mariage, elle auroit pu lui demander tout sans crainte d'être refusée. Il le lui promit et lui tint parole. Sa solitude ne fut interrompue que par quelques visites de son futur époux. Le baron se chargeoit de l'entretenir; et pendant qu'ils se perdoient dans la politique, Caroline se confirmoit dans la résolution qu'elle avoit prise.

Nous ne la suivrons point dans le détail des tristes idées qui l'occupèrent pendant ces huit jours. Il suffit de savoir qu'elle refléchit plus qu'elle n'avoit fait dans tout le cours de sa vie, et nous verrons bientôt ce qui en résulta.

Le temps passe dans la douleur tout [48] comme dans le plaisir. Voilà bientôt Caroline arrivée à ce jour redouté, qui doit la lier irrévocablement. Elle avoit eu le temps de s'y préparer, et paroissoit tout-à-fait résignée; son père étoit au comble de la joie et des honneurs.

Le monarque en personne vouloit accompagner Caroline à l'autel. Il auroit bien désiré, le bon chambellan, que toute la terre en fût témoin; mais deux ou trois seigneurs et leurs épouses furent seuls nommés pour y assister. Il s'en consola, dans l'espoir d'avoir beaucoup de choses à raconter au retour.

On part pour la terre du comte. La jeune épouse, plus occupée que triste, soutint assez bien le voyage et même la cérémonie, qui se fit en arrivant; et son père, s'applaudissant de l'habileté avec laquelle il l'avoit amenée à obéir, eut enfin le bonheur de la présenter au roi sous le titre de comtesse de Walstein. Ce fut le seul moment où la fermeté de Caroline parut l'abandonner. [49] Troublée par les caresses du chambellan, qui l'accabloit d'éloges, elle s'en défendoit, le supplioit de l'épargner; et plus le père paroissoit content, plus la tristresse de sa fille augmentoit.


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