Caroline de Lichtfield

Continuation du Cahier



[La mort des parents du Lindorf and ses mémoires de cet été, Volume II, pp. 70 - 87]

[70] "Le temps s'écoule, Caroline, et [71] les vingt-quatre heures que j'ai consacrées à ce pénible ouvrage sont près d'être écoulées. J'aperçois déjà les premiers rayons du jour, de ce jour où je verrai peut-être pour la dernière fois celle à qui hier encore, à la même heure, je croyois consacrer ma vie entière. Combien j'étois heureux! comme l'espérance et l'amour me berçoient de leurs douces chimères! Un instant a tout détruit, m'a plongé dans le néant le plus affreux. Mais, que fais-je? Dois-je employer à me plaindre les instans qui me restent pour vous conduire au bonheur, pour vous en montrer le chemin? Oui, Caroline, vous serez heureuse; et cette certitude peut seule me faire supporter la vie.

Un an à peu près se passa sans apporter aucun changement à notre situation. Matilde étoit toujours à Dresde, le comte toujours en Russie, et moi toujours à Belin. Une correspondance suivie soutenoit nos liaisons mutuelles; mais celle de Dresde passant [72] par Pétersbourg, n'étoit ni bien fréquente ni bien animée.

Matilde, élevée dans la retenue et même avec sévérité, n'osoit se laisser aller à ses sentimens, et n'exprimoit tout au plus que de l'amitié. Je lui répondois bien naturellement sur le même ton; mais, décidé cependant à l'épouser, dès que sa tante voudroit y consentir; la préférant sincèrement à toutes les femmes que je connoissois alors, je fuyois avec soin toutes les occasions de rencontrer des objets qui auroient pu me détourner ce cette idée, et l'emporter sur elle dans mon coeur.

Il m'en coûter peu de me priver des plaisirs d'éclat. Depuis la malheureuse aventure de Louise et du comte, j'avois conservé une sorte de mélancolie habituelle qui s'accordoit fort bien avec mon projet. Tout entier aux devoirs de mon état, et au soin de faire ma cour au roi, je consacrois le reste de mon temps à la lecture, à la musique, ou bien à me promener à cheval.

[73] Un malheureux événement vint troubler ma tranquillité et redoubler ma tristesse. Mon père, qui ne quittoit point sa terre de Ronebourg, eut une attaque d'apoplexie. Ma mère, depuis long-temps foible et valétudinaire, faillit à succomber à sa douleur et à son effroi. On vint me chercher immédiatement. J'arrive. Je les trouve tous deux dans le plus grand danger. Ma vue parut les ranimer; ma mère surtout, qui me chérissoit avec la plus vive tendresse, se trouva sensiblement mieux, et l'attribua à ma présence et à mes soins; mais l'état de mon père en demandoit de continuels. J'écrivis en cour pour solliciter un congé. Mon motif étoit trop légitime pour que je ne l'obtinsse pas; et je me consacrai entièrement à mes parens.

C'est précisément alors, Caroline, que vous vîntes embellir la cour que j'avois quittée; et ce fut aussi à cette époque que le comte eut cette fâcheuse maladie qui le retint en route si long- temps. Je l'appris indirectement. Dans [74] tout autre temps, j'aurois volé auprès de lui; mais j'étois retenu à Ronebourg par des devoirs trop chers et trop sacrés, pour en avoir même l'idée.

Quelque temps après, j'eus le plaisir d'apprendre par lui-même qu'il étoit rétabli, et heureusement arrivé à Berlin. Sa lettre avoit bien tournure énigmatique et mystérieuse, qui me frappa au moment que je la lus . . .

Il auroit donné tout au monde, me disoit-il, pour me voir, pour me parler. Le cruel événement qui me retenoit à Ronebourg étoit d'autant plus affreux pour lui, qu'il ne pouvoit absolument y venir, vu la distance (Ronebourg est au fond de la Silésie, à quatre grandes journées de Berlin,) et le peu de temps qu'il avoit à rester en Prusse, où tous ses momens seroient employés. Il pensoit ensuite à Matilde, s'affligeoit de la résistance de sa tante. Il étoit résolu, disoit-il, dès que je serois libre de quitter Ronebourg, d'user de tous ses droits de frère aîné pour terminer [75] mon mariage. Un nouveau motif le pressoit. Peut-être lui-même touchoit-il au bonheur; peut-être étoit-il sur le point d'obtenir ce qu'il désiroit avec tant d'ardeur; mais il ne pouvoit ni ne vouloit être heureux sans moi.

Je fis moins d'attention à cette lettre que je n'en aurois fait dans un autre moment; à peine même eus-je le temps de la lire; et ce n'est qu'à présent que je me la rappelle. Je la reçus le jour où mon père, après avoir langui quatre mois, expira dans mes bras, en me recommandant ma mère, en m'ordonnant de ne la pas quitter.

Ah! mon coeur avoit déjà prévenu cet ordre si respectable pour moi; j'avois déjà promis, juré à la plus tendre des mères, que son fils unique ne l'abandonneroit point à sa douleur. Dès que j'eus rendu à mon père les derniers devoirs, j'écrivis au comte pour lui apprendre la perte que je venois de faire, et pour le supplier de [76] m'obtenir une prolongation de congé. Je ne tardai pas à recevoir sa réponse. Non-seulement le roi me permettoit de rester à Ronebourg, mais il daignoit même approuver le motif qui m'y retenoit. Il régnoit dans la lettre du comte un fond de tristesse qui ne me surprit pas. Je savois combien cette âme sensible savoit partager les chagrins de ses amis; et d'ailleurs il étoit lui-même très-attaché à mon père. Il ne me disoit rien qui fût relatif à sa lettre précédente, qui s'étoit perdue dans le trouble de cet affreux moment, et que j'avois presque oubliée. Il me marquoit seulement qu'il alloit incessamment à Dresde, voulant voir sa soeur avant de retourner en Russie; que, s'il lui étoit possible, il viendroit aussi à Ronebourg; mais qu'il n'osoit me le promettre; et, en effet, il ne put y venir. Oh! pourquoi, pourquoi ne me confia-t-il pas alors ce fatal secret? Mais sans doute sa délicatesse ne lui permit pas [77] d'ajouter à mes peines, en m'apprenant un événement dont je pouvois me regarder comme la première cause.

Trois autres mois s'écoulèrent, plus tristes, plus douloureux pour moi que les précédens. Je n'avois plus autour de moi qu'un seul objet d'attachement. Toute ma tendresse filiale étoit réunie sur ma mère, et je la voyois dépérir tous les jours, sans avoir d'autre consolation que celle d'adoucir ses derniers momens, et de lui procurer encore quelques instans de bonheur. Enfin je la perdis aussi. Cette âme pure quitta ce séjour terrestre, en se félicitant d'aller rejoindre son époux, et d'expirer dans les bras de son fils.

O Caroline! pardonnez ces tristes détails. J'ai besoin de m'appesantir sur mes malheurs, de me les retracer tous dans ce terrible moment où je vais me séparer pour jamais de celle qui devoit me tenir lieu de tout. J'ai besoin de me pénétrer de l'idée que l'homme est né pour être malheureux, et que c'est là [78] son unique partage; qu'il doit perdre successivement tous les objets qui lui sont chers, tout ce qui l'attache à la vie. Non, le bonheur n'est pas fait pour l'homme. Un seul, peut-être . . . Mais ses vertus lui donnent le droit d'y prétendre, et je n'ai pas celui d'en murmurer.

Après la mort de ma mère, je me hâtai de fuir ces lieux. Ma terre de Ronebourg m'étoit devenue odieuse, tant par la double perte que je venois d'y faire, que par le cruel événement qui s'y étoit passé. Je revins à Berlin, à Potsdam; j'y passai l'hiver, et je vécus plus retiré encore que l'année précédente.

Le comte m'écrivoit peu. Son style étoit triste, embarrassé, et je crus efin entrevoir qu'il avoit un secret qui lui pesoit sur le coeur. Je le lui dis naturellement. Il en convint, mais me renvoya, pour me le confier entièrement, à son retour, qui devoit avoir lieu l'automne suivante. C'est aussi [79] l'époque qu'il fixoit pour mon mariage avec sa soeur. Votre sort et le mien, me disoit-il, seront alors décidés sans retour. Puissent-ils être heureux; et si je dois y renoncer pour moi-même, que du moins le bonheur de ma soeur et de mon ami me tienne lieu de celui que je n'ose espérer. Je pensai qu'il avoit sans doute une inclination en Russie, et qu'il s'y rencontroit des obstacles; mais, respectant son secret, je cessai mes questions. Je recevois aussi de temps en temps quelques petites lettres de la jeune comtesse, et toujours dans celles de son frère. Sa tante persistoit dans ses projets, et se préparoit à faire revenir M. de Zastrow pour conclure: son héritage étoit à ce prix. Mais la généreuse Matilde étoit prête à le lui céder en entier, à me faire ce sacrifice. Elle me demandoit avec une ingénuité touchante si je n'étois pas de cet avis, et s'il ne valoit pas mieux mille fois être moins riche et plus heureux. Je le pensois d'autant plus, que [80] la morte de mes parens venoit de me rendre maître d'une fortune considérable, et qui s'augmenta encore par la mort et l'héritage du commandeur de Risberg, mon oncle maternel. Il vivoit, comme un solitaire, dans la terre que j'habite à présent. Il n'avoit jamais voulu me recevoir chez lui pendant sa vie, et me laissa tous ses biens, sous la condition cependant de me marier dans le cours de l'année, et de faire porter le nom de Risberg à mon fils aîné.

Cette condition me parut alors facile à remplir; mes engagemens avec Matilde m'en assuroient la possibilité; et peut-être même ce motif auroit-il pu contribuer à décider en ma faveur madame de Zastrow.

Depuis lors, ah! Caroline, combien je l'ai trouvée douce cette obligation de me marier dans le cours de cette année! Combien, lorsque j'osai entrevoir le plus grand des bonheurs, je bénissois la mémoire de mon oncle! [81] A présent, ah! j'y renonce pour la vie à cette terre, à ces biens sur lesquels je n'ai plus aucun droit, et que demain je vais quitter pour jamais. Des biens! en est-il, en peut-il être pour moi, après celui que je perds? Non, jamais. Pardon, Caroline; les voeux, les sermens d'un malheureux que vous devez oublier, peuvent-ils vous intéresser? J'ajoute à mes crimes, en vous le renouvelant ce serment de vous adorer toujours , et le but de cet écrit est de les réparer.

Décidé à ne plus demeurer à Ronebourg, qui me retraçoit des souvenirs trop déchirans, et qui d'ailleurs est trop éloigné de la capitale, je fus charmé de l'acquisition de Risberg, et je vins en prendre possession au commencement de cet été, peu de jours après la morte de mon oncle. Caroline, Caroline! c'est ici où je vais avoir besoin de toutes mes forces pour continuer ce fatal écrit. Femme adorée, [82] pourrai-je vous parler de vous-même, de mes sentimens, et ne pas mourir de douleur et de remords? Sainte et pure amitié! toi qui dois expier tous les crimes que l'amour m'a fait commettre, toi qui dois désormais remplir uniquement mon coeur, viens m'animer d'un nouveau zéle et soutenir mon courage?

Le local de ma nouvelle demeure me plut infiniment. Je comptois cependant n'y faire que peu de séjour, et j'en voulus profiter pour connoître tous les environs. La veille du jour où je vous aperçus à la croisée de votre pavillon, j'avois déjà passé dessous, et déjà j'en avois entendu sortir ces sons touchans, cette voix si douce, ces accords si harmonieux, qui m'ont fait depuis tant d'impression, et dont je ressentis l'effet dès ce premier instant. J'avois entendu des voix plus belles et plus étendues; mais jamais aucune qui m'eût fait autant de plaisir. Je vous écoutai long-temps; et lorsqu'enfin [83] vous eûtes cessé, lorsque je me fus éloigné, je croyois encore entendre ces accens qui répondoient à mon coeur.

J'y revolai le lendemain. Passionné pour la musique, je lui attribuai uniquement cet attrait irrésistible qui m'entraînoit malgé moi. J'avoue cependant que je désirois avec ardeur de voir celle dont les talens me ravissoient, et que je crus aussi être conduit pa la curiosité. J'imaginai de vous attrirer à votre croisée en chantant avec vous; ce moyen me réussit. Je ne fis, il est vrai, que vous entrevoir; mais dès cet instant vos traits furent gravés dans mon coeur, et j'aurois voulu ne plus vous quitter.

Oh, que ne puis-je m'arrêter sur tous ces détails qui me sont si chers, me retracer chaque minute de ce temps trop vite écoulé, et qui laisse dans mon coeur des traces si profondes! Combien j'étois heureux quand, totalement occupé de ce nouveau sentiment qui remplissoit mon âme, et qui [84] l'absorboit en entier, je n'existois plus qu'à Rindaw, et j'oubliois le reste de l'univers; quand, en vous quittant le soir, je n'emportois d'autre idée que celle de vous revoir le lendemain, et qu'elle suffisoit à mon bonheur! Je n'éprouvois ni cette ardeur inquiète et tumultueuse que m'inspiroit Louise, ni cette tranquillité montone, ce repos du coeur et des sens que je trouvois auprès de Matilde. Délicieusement agité, un charme inconnu sembloit s'être répandu sur toute mon existence; rien ne m'étoit indifférent; vous embellissiez tout à mes yeux. Je portois votre idée sur chaque objet, ou plutôt je ne pensois plus qu'à vous seule au monde. Pendant deux mois, la seule lettre que j'écrivis, fut pour demander la permission de passer l'été dans ma terre. Je l'obtins, et je crus que ce temps dureroit éternellement. J'oubliai le passé, l'avenir; j'oubliai tout, excepté Caroline. Mais pourquoi chercher à redoubler mes tourmens par la peinture de mon [85] bonheur passé? Hélas! dans cet instant encore, j'oubliois que je ne dois plus vous parler de moi, et que vous appartenez au meilleur des hommes.

Ah, c'est de lui, de lui seule que je dois m'occuper! Il y a un mois que je reçus une letter de lui, et ce fut cette lettre qui me tira de ma douce ivresse. Il se plaignoit de mon silence, et Matilde en étoit également surprise. Matilde! son nom seul déchira mon coeur, et me fit sentir qu'il étoit tout à Caroline . . . Je posai la lettre, pendant long-temps il me fut impossible de l'achever; enfin je la repris, et ce qui suivoit me rassura.

"Auriez-vous changé d'idées sur elle et sur nos projets, me disoit le comte, et craignez-vous de me l'avouer, mon ami? Tout ce que vous devez craindre, est de nous laisser là-dessus dans l'incertitude ou dans l'erreur. Je vous renvoie à une lettre que je vous écrivis l'automne passé à ce sujet. Relisez-là; et rappelez-vous [86] bien que la seule chose que je ne pourrois jamais vous pardonner, seroit de me tromper et de me sacrifier votre bonheur. Ecrivez-moi tout de suite, mon cher Lindorf; et surtour soyez vrai sur l'état actuel de votre coeur. C'est le seul moyen de me prouver qu'il n'est pas changé pour votre ami, etc."

Cette lettre fut un trait de lumière pour moi. Elle m'éclaira tout à la fois sur mes sentimens pour Caroline, et sur mes devoirs envers le meilleur des amis. Hélas! je crus les remplir tous, en ayant pour lui la confiance la plus entière, en remettant mon sort entre ses main, en le suppliant d'en disposer à son gré. Pouvois-je prévoir que cette confiance même étoit un outrage, et que je lui demandois son aveu pour lui ravir son bien le plus précieux? -- Conduit par une affreuse fatalité, j'étois donc destiné à l'offenser dans tous les temps, et de toutes les manières les plus sensibles. O Walstein! Walstein! [87] quel plus grand mal t'auroit fait un ennemi mortel? Mais si cet écrit a l'effet que j'en attends; si celle qui doit le lire sent le prix d'une âme comme la tienne, puis-je encore avoir des remords?

Je joins ici, No 3, la copie de la lettre que j'écrivis au comte, le jour même où je reçus la sienne. Daignez la parcourir. C'est la dernière fois que vous vous occuperez d'un malheureux qui vous conjure lui-même de l'oublier pour jamais. Pour prix de cet effort, voyez au moins comme il vous adoroit.


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Page Last Updated 9 January 2003