Caroline de Lichtfield


[Matilde continue son histoire, Volume III, pp. 119 - 132]

[119] Pour moi, reprit Matilde, je trouvois, à Dresde, que c'étoit déjà beaucoup trop d'une fois, et que nous autres femmes nous sommes bien dupes d'aimer. L'amour ne nous donne que des tourmens, et si peu à ces hommes! Monsieur s'amusoit tranquillement à Londres pendant que j'étois grondée, persécutée, désespérée du matin au soir. Je me trouvois cependant bien moins malheureuse depuis que j'avois une amie à qui je pouvois ouvrir mon coeur. Eh! quelle charmante amie! Elle entroit si bien dans toutes mes idées; elle approuvoit si fort mon amour et ma constance; elle me disoit tant de bien de Lindorf et tant de mal de Zastrow! et cependant elle poussoit la complaisance pour moi au point de le recevoir, de l'entretenir à ma place pendant des heures entières. Elle me conseilla même de l'inviter toujours [120] dans les petites soirées que nous passions ensemble. C'est un moyen de le contenter qui ne vous expose point, me disoit-elle, et dont votre tante vous saura grél; je vous promets de ne point vous quitter, d'être toujours là: il n'est rien que je ne fasse pour vous. En effet, ma tante étoit de meilleure humeur; elle ne me parloit plus de rien, et j'espérois gagner au moins un peu de temps. Mais il y a trois jours qu'elle m'apporta deux grands papiers, en m'ordonnnant de les lire, de signer l'un des deux, à mon choix, et de les lui rapporter. Elle me laissa bien surprise. Deux grands papiers qui ressembloient à deux contrats! me donnoit-on à choisir entre Lindorf et Zastrow?

J'eus une courte espérance. J'ouvre, je lis, et je vois que tous deux regardent cet odieux Zastrow, que je haïssois tous les jours un peu davantage.

L'un de ces papiers étoit bien, comme je l'avois pensé, mon contrat de mariage avec lui, où il ne manquoit que [121] ma signature, et par lequel ma tante m'assuroit son héritage en entier; l'autre étoit une donation dans les formes de ce même héritage à M. de Zastrow, si je m'obstinois à le refuser.

Oh! comme je fus contente qu'on me laissât le choix! comme je signai bien vite cette donation! comme je l'apportai, en sautant, dans l'appartement de ma tante! Son neveu étoit avec elle. Tenez, leur dis-je en entrant, voilà qui est fait: oh! c'est de bien bon coeur que j'ai signé. M. de Zastrow, toujours vain et présomptueux, ne mit pas un instant en doute que ce ne fût le contrat. Il se jeta à mes pieds, me remercia mille fois de ma condescendance. -- Je suis charmée qu'elle vous rende heureux, monsieur, lui dis-je en riant; mais ce n'est pas moi qu'il faut remercier; je n'y ai aucun mérite, je vous assure; j'ai suivi mon goût.

Alors ses transports redoublèrent, et j'eus la malice d'arrêter un instant sur [122] cette phrase. -- Oui, monsieur, repris-je lentement, mon goût . . . pour la liberté . . . D'ailleurs ma tante est maîtresse de ses bontés, et jamais je n'ai désiré un instant de jouir de ces biens qu'on mettoit en balance avec le plus grand de tous, le droit de disposer de mon coeur et de ma main. Zastrow se releva d'un air surpris; ma tante avoit ouvert les papiers, et savoit déjà lequel étoit signé. La colère se peignoit dans ses yeux; je ne lui laissai pas le temps de l'exhaler. Je me mis à ses genoux; je baisai mille fois ses mains, et je lui disois: Ma tante, ma chère tante, ne vous fâchez pas; tout est bien à présent. ne parlons plus de mariage, ni d'un héritage auquel je ne veux pas seulement penser, et dont la seule idée est un tourment pour mon coeur; déchirons ce contrat; et en disant cela; je le pris, et le mis en mille pièces. -- Laissons subsister cette donation à M. de Zastrow: les hommes ont plus besoin de richessse que nous; moi, [123] je n'en veux point d'autres que votre amitié, celle de mon frère et l'amour de Lindorf, ou du moins la liberté de l'aimer toute ma vie. M. de Zastrow trouvera tant de femmes qui voudront de son amour, qui n'aimeront pas Lindorf, qui le rendront plus heureux que moi! et quand vous aurez fait mourir de chagrin votre petite Matilde, où la retrouverez-vous?

En vérité, je crus qu'elle alloit s'attendrir et céder à mes instances. Zastrow se promenoit dans la chambre à grands pas, d'un air furieux. Elle me releva tendrement, en me serrant la main; puis se tournant de son côté: -- Vous l'entendez, mon neveu, qu'en pensez-vous? -- Ce que je pense, madame, dit-il d'un air tragique et menaçant, c'est que je veux Matilde ou la mort. En même temps il tire son épée, oui, en vérité, son épée, et parut prêt à se tuer. Je m'élance, je saisis son bras. Ma tante jetoit les hauts crrs, disoit qu'elle se trouvoit mal; je [124] ne savoir auquel courir. Enfin je ne pus les calmer tous les deux qu'en leur prometttant de faire tout ce qu'on voudroit; et j'étois moi-même si fort émue et tremblante, qu'à peine pus-je articuler ce peu de mots, qui produisirent un grand effet. L'épée se remet dans le fourreau; la tante se ranime, m'embrasse, et me prie de signer tout de suite.

Heureusement j'y avois mis bon ordre, et les pièces du contrat, éparses sur le tapis, avertirent qu'il falloit premièrement en faire un autre: on remit donc la signature au lendemain, mais on voulut que je renouvelasse ma promesse. Le moment de la terreur étoit passé; je frémis de ce qu'elle m'avoit fait faire, de cet engagement que j'avois pris sans savoir ce que je disois; et quand il s'agit de le confirmer encore, mon coeur se serra au point d'en perdre connoissance. On fut obligé de m'emporter dans ma chambre, et de me mettre au lit. Le mouvement me [125] ranima; je ne pouvois encore ni parler, ni ouvrir les yeux; mais j'entendois ce qu'on disoit autour de moi. On me croyoit toujours complètement évanouie, et ma tante disoit à Zastrow: "Ne vous alarmez pas, mon neveu, cela n'est rien. Nous l'avons aussi un peu trop effrayée; mais le plus difficile est fait. Elle a promis; demain elle signera; après demain vous épouserez, et le frère dira tout ce qu'il lui plaira. Quand la chose sera faite nous ne le craindrons plus: pour le moment, il faut la laisser tranquille." Ils sortirent en me recommandant aux soins des femmes qui m'entouroient. Oh! combien j'avois à penser et comme je renvoyai bien vite tout le monde! Dès que j'eus repris tout-à-fait mes sens, je repassai sur chaque mot que ma tante avoit prononçé. Il n'y en avoit pas un seul qui ne fût un sujet de surprse, de colère, de crainte, de douleur et même aussi de joie. -- Nous l'avons trop effrayée, [126] disoit-elle. Quoi, cette scène dont j'avois été si cruellement la dupe, n'étoit donc qu'une comédie, un jeu concerté entre ma tante et ce Zastrow pour obtenir mon consentement? J'en fus indignée, et, de ce moment là, je ne me regardai plus comme engagée. Je frémissois cependant, en me rappelant cette phrase: Elle a promis; demain elle signera; après demain vous épouserez. Plutôt la mort, répétai-je avec effroi; mais ce qu'elle avoit ajouté me rendoit un peu d'espérance: Le frère dira ce qu'il lui plaira; nous ne le craindrons plus. On le craignoit donc ce cher frère que je croyuois du parti de mes persécuteurs; il n'en étoit donc pas; on m'avoit trompée; il me restoit donc un appui, un protecteur, un ami sur lequel je pouvois compter? Hélas! dans ma joie de l'avoir retrouvé cet ami, ce bon frère, j'oubliois la distance qui nous séparoit, et que c'étoit le lendemain qu'on vouloit disposer de mon sort.

[127] J'étoit agitée de mille pensées différentes lorsque mademoiselle de Manteul entra chez moi. Je lui tendis les bras dès que je l'aperçus: venez au secours de votre malheureuse amie, lui dis-je en pleurant.

Je n'imaginois pas encore jusqu'où peut aller l'amitié. Elle étoit aussi pâle, aussi tremblante, aussi émue que moi-même. -- Je sais tout, me répondit-elle d'une voix altérée; je sors de chez votre tante. Qu'avez-vous fait, Matilde? vous avez promis d'épouser Zastrow. -- Je l'ai vu prêt à se tuer. -- Bon, les hommes ne se tuent pas toutes les fois qu'ils le disent: mais qu'est-ce que vous ferez? La tiendrez-vous cette fatale promesse? Rappelez-vous toutes celles que vous avec faites à Lindorf. -- Eh! pensez- vous que je oublie? lui dis-je avec impatience; elles sont toutes écrites là, dans mon coeur. On me l'arracheroit plutôt que de les en effacer. Mais ce n'est pas ce dont il s'agit à présent; c'est de me soustraire à cet [128] odieux mariage. Dites, ma chère ami, ne savez-vous aucun moyen de la retarder au moins jusqu'à ce que j'aie écrit à mon frère? Il me protégera, j'en suis sûr à présent; je viens d'entendre un mot . . . Ah! s'il n'étoit pas en Russie, mon parti seroit bientôt pris. -- Comment? me dit mon ami qui paroissoit rêver à quelque chose: quel parti? Qu'est ce que vous feriez? Je ne balancerois pas; je m'échapperois secrétement; je partirois; j'irois le joindre. -- Quoi! me dit-elle avec transport, vous auriez ce courage? -- Ed doutez- vous un instant? -- Je vous admire, me dit-elle en m'embrassant; en effet, c'est le seul parti que vous ayez à prendre. J'y pensois, mais je n'osois vous le proposer. -- Hélas! lui dis-je, c'est une chimère impossible; mon frère est en Russie; c'est trop loin, je n'irois jamais jusque-là. -- Il est vrai que c'est difficile, dit-elle en hésitant; mais n'avez-vous pas à Londres un oncle maternel? -- Oui, milord Seymour. [129] -- Eh bien, si vous alliez vous mettre sous sa protection? -- Y pensez-vous bien, repris-je vivement, que j'aille en Angleterre à présent? et Lindorf? -- Eh bien, Lindorf y est: je ne croyois pas que ce fût une raison pour vous d'éviter ce pays là. -- Ah, ma chère amie, lui dis-je en secouant la tête, je suis perdue si vous n'avez que ce moyen à m'offrir. J'aimerois mieux la Russie, tout impossible qu'est ce voyage; et ce n'est qu'auprès de mon frère que je puis et que je veux chercher un asile. Je le dis avec tant de fermeté qu'elle n'insista pas; mais elle me demanda l'explication de ce mot que j'avois entendu. Je la lui donnai; elle ne parut frappée comme d'un trait de lumière, et me dit tout à coup: Puisqu'on vous trompe sur une chose, on peut vous tromper sur une autre. Je ne sais, mais je parierois que votre frère n'est point en Russie; il me semble aussi avoir entendu quelques mots. Laissez-moi retourner auprès de votre [130] tante; je la ferai parler, et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.

Elle sortit, et ne tarda pas à revenir; la joie brilloit dans ses yeux. Je ne me suis point trompée dans mes conjectures, me dit-elle en rentrant; on vous en imposoit. Votre frère est à Berlin, marié avec une femme charmante. On vous a soustrait ses lettres; on vous cache qu'il doit venir ici dans quelque temps, et l'on est décidé à vous marier de gré ou de force avant qu'il arrive. Demain vous serez obligée de signer ce contrat; on est décidé à passer sur tout, à vous conduire la main, s'il le faut; et le jour suivant, vous serez mariée. Voilà ce que votre tante vient de me confier. "Elle a promis, dit-elle; il faudra bien qu'elle tienne sa promesse."

O mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je, que ferai-je? Et vous m'annonçez tout cela comme si c'étoit un bonheur! -- Je pensois que c'en étoit un d'apprendre que votre frère est à Berlin; il ne tient [131] qu'à vous à présent d'éviter cette tyrannie. -- Ah! oui, sans doute . . . mais . . . mais . . . -- Comment donc! et ce courage que vous aviez tout à l'heure, le voilà tout-à-fait évanoui? Pauvre Matilde! vous céderez, je le vois; vous n'aurez jamais la fermeté de refuser; et, tirant de sa poche un petit almanach, elle le feuilleta. Oui, justement, reprit-elle, Lindorf doit avoir reçu votre lettre avant-hier; il ne se doute guère, je crois, que sa réponse vous trouvera mariée. -- Cruelle amie, lui dis-je avec dépit, est-ce ainsi que vous me consolez, que vous venez à mon secours? -- Qu'est-ce que vous voulez que je dise à une petite fille foible et timide, qui ne sait elle-même ce qu'elle veut ou ne veut pas? Quand on n'ose rien entreprendre pour se tirer d'affaire, il ne reste d'autre parti que celui d'obéir; et je vous promets qu'avant deux jours vous serez baronne de Zastrow. -- Jamais, jamais de ma vie, repris-je avec feu, en mettant ma main sur sa [132] bouche, cet odieux nom ne deviendra le mien; je vous prouverai qu'une petite fille peut avoir de la fermeté; je saurai mourir s'il le faut. -- Et pourquoi mourir quand on peut vivre, et vivre heureuse? -- Oh! j'aime beaucoup mieux mourir que d'aller ainsi toute seule à Berlin; cela m'est beaucoup plus facile. Je ne sais point le chemin de Berlin; je me perdrois mille fois avant d'y arriver, et je crois que jamais je n'aurois la force d'aller jusque-là.


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Page Last Updated 9 January 2003