Amélie Mansfield

[Volume I, pp. 170 - 187]

LETTRE XXIV



Amélie à Albert.


Le 13 Février

[p. 170] Que ta lettre me rend heureuse, ô le plus cher et le meilleur des frères! Qu'en dépit de toute sa haine, Madame de Woldemar s'assure des droits éternels sur mon coeur, en contributant à une union dont tu fais ta félicité! qu'Ernest lui-même obtiendra aisément le pardon de tout le mal qu'il [p. 171] m'a fait, si se hâtant d'accepter l'illustre épouse qu'on lui destine, il te laisse plutôt possesseur de celle que tu aimes! Cher Albert! combien tes espérances m'agitent, et que ton bonheur me fait de bien! Ah! que le ciel daignât écouter favorablement les voeux les plus ardens qui lui furent jamais adressés, et bientôt mon Albert n'en aurait plus à former! Ta joie est venue augmenter celle que je goûtais depuis hier. Hier, nous avons sauvé d'une mort certaine un être intéressant, généreux, que la nuit avait surpris en route, que la neige allait engloutir, et qui était sur le point de perdre la vie, pour avoir voulu sauver celle d'un autre.

Hier, vers dix heures du soir, mon oncle s'étant retiré chez lui, je lisais seule au coin de mon feu; il ne se faisait plus aucun bruit dans la maison, quand au milieu de ce profond silence, j'ai cru distinguer le son d'une cloche qui retentissait dans le lointain; j'ai [p. 172] ouvert promptement ma fenêtre; le tems était affreux, le vent soufflait avec furie, dans les cavités de la montagne, et faisait tourbillonner une pluie de neige. En prêtant l'oreille avec attention, j'ai entendu distinctement le son de la cloche de détresse qui nous appelait au secours d'un malheureux. Tout mon coeur a tressailli d'effroi, et m'élançant hors de ma chambre, j'ai traversé la grand cour du château pour m'assurer si nos hommes de garde allaient remplir leur devoir: je les ai trouvés endormis. "Mes amis, leur ai-je dit, un malheureux vous appelle, un homme va périr, il faut voler à son secours." A l'instant ils ont été sur pied; mais après avoir regardé le tems, ils ont secoué la tête. "Il n'y a pas moyen d'aller là, ont-ils dit." -- Quoi! vous n'essaierez même pas? -- Que voulez-vous qu'on essaie, la nuit est si noire? -- Allumez vos torches . . . Le vent les éteindra . . . Vous avec des lanternes . . . [p.173] Nous garantiront-elles de ces flots de neige? . . Quoi! vos allez laisser périr ces hommes sans rien tenter pour les sauver? . . Ma foi, voulez-vous que nous nous perdions pour eux? . . Non, non, je ne le veux pas; mais le son continuel de cette cloche ne vous fera-t-elle rien risquer? N'entendez-vous pas des cris? Ils ont cédé à mes prières, ils sont partis.

Bientôt mon oncle est venu me joindre; il grondait tout le monde autour de lui, ses gens de s'être endormis, moi d'être venue les réveiller, le voyageur de s'être mis en route par cet horrible tems: agité par la crainte de ne pouvoir le sauver et par celle de me voir malade, il s'inquiétait de l'une et de l'autre, comme si elles eussent eu la même importance; et moi, émue par sa tendresse, touchée de sa bonté inquiète sur le sort du malheureux voyageur, et sur le péril auquel s'exposaient ceux qui marchaient à son secours, je me sentais prête à succomber [p. 174] à mon agitation. Pour les aider autant qu'il était en mon pouvoir, j'essayai, en dépit du vent et de la neige, de faire allumer un grand feu au milieu de la cour: chacun se prêtant avec zèle à cette oeuvre difficile, nous parvînmes à élever un fanal à nos montagnards. De tems en tems nous les entendions s'appeler l'un l'autre, et tirer quelques coups de feu pour avertir le voyageur qu'on allait à son secours, et de quel côté il devait tourner ses pas. Ce mélange confus de voix humaines, au milieu de la nuit et du bruit de la tempête, avait quelque chose de si faible et par cela même de si effrayant, que je ne pouvais contenir ma terreur. Tout à coup ces voix cessèrent; aucun bruit n'interrompit plus le mugissement des vents: je présumai qu'on se taisait pour mieux entendre de quel côté le voyageur répondait. M'échappant d'auprès de mon oncle, qui me retenait auprès du feu, j'eux bientôt gravi le roc qui est [p. 175] devant la terrasse du château, d'où j'étais plus à portée d'entendre ce qui se passait dans le chemin. Je sentais mon âme oppressée du long silence de nos gens: plus il se prolongeait, plus il devenait sinistre. Je me les figurais engloutis dans les crevasses que forme la neige en tant d'endroits. Ils n'avaient cédé qu'à mes instances: qu'un seul eût péri dans cette entreprise, et c'en était fait de repos de ma vie entière. A genoux sur le rocher, un cri humain était tout ce que je demandais au ciel . . . . Il se fit entendre: bientôt des voix en tumulte lui succèdent; elles semblent se rapprocher; mon oncle et les domestiques viennent me joindre, et répondent à ce signal. Le bruit augmente; on monte la montagne: ce sont eux, j'entends leurs cris: mais sont-ils de joie ou de douleur? J'adresse de ferventes prières à celui qui peut tout; je veux m'élancer au-devant de notre troupe; mon oncle me retient; enfin, pour l'éternel soulagement [p. 176] de mon coeur, je vois, je distingue, je compte nos six montagnards, et avec eux quatre hommes, dont les habits déchirés, couverts de neige, et la figure pâle et défaite, attestaient assez ce qu'ils avaient souffert. "Sont- ils tous sauvés, m'écriai-je? . . Oui, tous, répond-on unanimement." A ce mot, je fus saisie de plus vif transport de joie que j'aie senti depuis long-tems. Nous faisons entrer tout notre monde dans la salle basse où on avait allumé un grand feu: chacun se sèche; on distribue du vin; je m'empresse surtout auprès des généreux montagnards: je parle de leurs dangers, surtour de leur courage: alors un des voyageurs se retourne, et dit. "Sans eux, nous périssions; nous leur devons la vie; mais c'était moi qui la coûtais à mon maître . . . Taisez-vous, Philippe, interrompit le plus jeune des voyageurs; pouvons-nous, dans un pareil moment, songer à autre chose qu'à intrépide humanité de ceux [p. 177] qui nous ont sauvés, et au touchant intérêt de ceux qui nous accueillent . . Non, non, reprit le domestique, à présent que nous voici en sûreté, il faut que je dise tout ce que je vous dois, ou que j'étouffe . . Parlez mon brave homme, s'écria mon oncle en lui serrant la main, il faut toujours se hâter de dire le bien qu'on nous fait . . . Veuillez envoyer coucher ce pauvre garçon, Monsieur, reprit vivement l'autre voyageur; le froid, la peur et le vin ont un peu troublé sa tête: il a besoin de repos . . Non, non, interrompit son domestique, je n'en pourrai pas trouver que je n'aie raconté notre aventure. Il faut donc que vous sachiez, Monsieur, continua-t-il en s'adressant à mon oncle, que mon maître aujourd'hui, vers quatre heures, n'était plus qu'à une lieue de Bellinzona, lorsqu'il s'est aperçu que je ne le suivais pas: alors, malgré la fatigue de sa mule et l'ouragan qui menaçait, il a voulu revenir sur ses pas pour me chercher. J'étais resté [p. 178] en arrière, avec le conducteur que voici, parce que ma mule s'était foulé le pied dans une descente rapide, et ne pouvait plus marcher. Moi-même, je m'étais fait grand mal à l'épaule en tombant: mon maître nous a trouvés dans cet état. La nuit s'approchait, je souffrais beaucoup, ma mule ne pouvait plus me porter; il m'a forcé à monter sur la sienne, et m'a suivi à pied." A cet endroit de son récit, le pauvre Philippe a fondu en larmes en baisant les mains de son maître: celui-ci a profité de ce moment pour lui ordonner de se taire et de se retirer. "Je m'en vais, lui a répondu le bon domestique en étouffant de pleurs, je ne veux point vous désobéir; je ne dirai point comment, quand la neige commencé à tomber, vous faisiez mille contes pour me distraire du danger auquel votre bonté vous exposait pour moi, comment votre courage nous a sauvés autant que celui de ces braves gens; car tandis que nos deux conducteurs et moi, nous nous lamentions sans avoir [p. 179] la force de chercher les moyens de nous sauver d'une morte que nous regardions comme certaine, n'est-ce pas vous seul qui avez découvert le poteau, qui avez sonné la cloche, qui, pour mieux vous faire entendre, avez gravi le haut rocher dont vous êtes tombé si rudement? -- Ah, mon Dieu! Monsieur n'est-il pas blessé? me suis-je écriée en m'approchant du jeune voyageur." En parlant, j'ai senti que mon visage était baigné de pleurs; mais qui aurait pu les retenir au récit d'une action si touchante? "Non, m'a-t-il répondu ne me prenant la main avec une respectueuse reconnaissance, je ne suis point blessé, et quand je le serais, ne suis-je pas ici avec les amis des malheureux? -- Mais, vraiment, vous pouviez tomber plus mal, a dit on oncle en me montrant; voice votre Esculape, et vous conviendrez qu'un pareil médecin ne doit pas faire peur aux malades. -- Ni leur donner l'envie de guérir a ajouté l'autre." Je ne sais ce que mon oncle [p. 180] a répondu; mais moi, je suis sortie pour presser le souper, faire préparer des lits, et savoir si le bon Philippe n'avait pas été oublié. Le chirurgien venait de visiter son épaule: sans le froid, son mal n'eût été rien. Cet excellent domestique m'entendant à la porte de sa chambre, s'est soulevé sur son lit et m'a conjuré, les larmes aux yeux, d'avoir soin de son maître. "Je suis sûre qu'il s'est foulé le pied en tombant de dessus le rocher, m'a-t-il dit; et si on ne le force pas à prendre garde à son mal, il ne pensera jamais qu'à celui des autres. Ah, Madame! sans doute vous avez connu de bons coeurs en votre vie, mais aucun qui puisse approcher du sien." Je suis descendue toute attendrie. "Philippe assure que vous êtes blessé, ai-je dit au jeune voyageur; et voici Monsieur Arnout notre chirurgien, qui vient examiner et guérir votre mal. -- Vous avez été vous-même voir Philippe, Madame? votre bonté ne dédaigne personne [p. 181]: vous ordonnez que je prenne soin de voi; ah! pour vous obéir, je n'avais pas besoin de savoir que c'est à vous que nous devons la vie: oui à vous seule, a-t-il continué vivement: ces braves gens, aussi estimables par leur franchise que par leur courage, viennent de déclarer que si vous ne les eussiez éveillés vous-même, si vos instances ne les eussent décidés à braver le péril, nous périssions cette nuit même." J'ai baissé les yeux en rougissant. "Ma foi, c'est écrié mon oncle, si tous les malheureux que mon Amélie a contribué à sauver cet hiver se vantent de ce qu'ils lui doivent, je ne désespère pas qu'avant peu, on ne lui adresse des voeux dans les dangers, et qu'elle ne devienne une rivale redoutable pour Notre-Dame de Lorette. -- M. Arnout, ai-je interrompu, emparez-vous de votre malade, examinez en quel état il est, et quel régime il faut lui prescrire."

M. Semler (c'est ainsi que Philippe [p. 182] appelle son maître), est sorti avec le chirurgien. Une demi-heure après, M. Arnout est venu nous dire qu'il avait fait coucher, son malade, parce que l'enflure du pied était si considérable, que pour juger le mal il faillait attendre qu'elle fût un peu diminuée. Alors chacun s'est retiré chez soi. Je me suis mise au lit; mais je n'ai pu y trouver ni sommeil, ni repos. Le mouvement de la nuit avait donné une telle agitation à mon sang, qu'à peine fermais-je les yeux, je croyais entendre des cris lamenables, me sentir rouler dans d'affreux précipices, et je me réveillais plus fatiguée de ce pénible assoupissement que de la lassitude de la veille. A la fin, comme il faisait grand jour, je me suis levée, quoique tout le monde dormît encore, et j'ai passé mon fils, qui, n'ayant point été éveillé par l'événement qui avait occupé toute la maison, murmurait de ce qu'on ne le levait pas . Nous sommes descendus ensemble; long-tems [p. 183] après mon oncle est venu me joindre; la fatigue de la nuit l'avait fait dormir tout d'un somme, m'a-t-il dit; et puis il a ajouté, en me baisant doucement sur le front, que le plaisir de me voir le reposait encore mieux. Peu après, M. Arnout est venu nous donner des nouvelles de nos voyageurs: Philippe était très-bien, mais son maître avait eu la fièvre toute la nuit, et paraissait encore fort agité: "Malgré cela, nous a dit M. Arnout, il voulait absolument se lever pour venir voir et remercier M. Grandson et sa charmante nièce, et je n'ai pu l'en empêcher qu'en lui promettant que vous lui feriez une visite. -- Si nous disions qu'on apportât le déjeuner dans la chambre, cela vous contrarierait-il, Amélie? ma' demandé mon oncle. -- Moi, point du tout, s'il le désire et que cela vous amuse. -- Eh bien, je vais vous annoncer, et quand il sera en état de vous recevoir, je vous ferai avertir."

M. Arnout a conduit mon oncle dans [p. 184] la chambre du malade, et moi, j'ai été donner divers ordres dans la maison. Au bout de quelque tems, on est venu me dire que mon oncle m'attendait; mais j'ai senti une sorte d'embarras à aller chez cet étranger: il ne ressemble point à tous les voyageurs que nous avons vus jusqu'ici: son ton, ses manières annoncent un homme de distinction, ce qui occasionne toujours quelque gêne. Tandis que j'hésitais, on est venu me demander une seconde fois: alors j'ai pris le chemin de la chambre, mais si lentement que mon oncle, impatienté de mes délais, est accouru au-devant de moi, en se plaignant que le café était froid, les rôties brûlées, et que je serais cause qu'on déjeunerait fort mal. Néanmoins, j'ai été bien aise qu'il m'introduisît: il est toujours difficile pour une femme d'entrer seule dans la chambre d'un homme qui n'est ni son parent, ni son ami. L'étranger était couche: il a rougi en me voyant. "Sans doute, Madame, n'a-t-il dit d'une voix [p. 185] un peu émue, j'abuse de l'extrême bonté qu'on me témoigne ici; je voulais aller vous porter moi-même l'expression d'une reconnaissance dont l'excès m'est bien doux: on s'y est opposé; j'insistais: la seule promesse de vous voir m'a rendu docile. Je sens toute mon indiscrétion; mais je lui dois tant de plaisir, que peut-être serai-je tenté plus d'une fois d'en commettre de pareilles." Je lui ai répondu que c'étoit plutôt à moi m'excuser d'être venue si tard savoir de ses nouvelles, et je me suis assise, un peu confuse, près de son lit, dans un fauteuil qu'on avait préparé pour moi.

La conversation a roulé sur son voyage: il vient de parcourir toute l'Italie. Je lui ai fait quelques questions sur ce pays: ses réponses spirituelles, ses remarques neuves et piquantes me procuraient un véritable plaisir, lorsque mon oncle, voyant qu'il était question de voyage, a voulu aussi parler des siens. M. Semler s'est tu, et n'a plus [p. 186] fait qu'écouter. Les récits de mon oncle se prolongeaient beaucoup, et je commençais à craindre qu'un si long entretien ne fatiguât le malade, lorsque nous avons été interrompus par l'arrivée du courrier. On m'a remis ta lettre. "Est-ce de Saxe? m'a demandé mon oncle. Oui, ai-je répondu, c'est d'Albert." A ce nom, il m'a semblé que l'étranger avait souri; je l'ai régardé pour m'en assurer: il a baissé les yeux. Alors je me suis retirée chez moi pour jouir sans témoin de ce plaisir si pur, si vif, toujours nouveau que me cause l'expression de ta tendre amitié. Cher Albert! je t'ai dit vrai, en t'assurant que mon bonheur dépendait du tien; te voilà presqu'heureux, et déjà je me sens plus contente. Ne crains rien, Blanche ne plaira pas à Ernest; digne fils de sa mère, les grandeurs, l'ambition, l'orgueil doivent être ses seules passions; un coeur occupé par elles ne peut être susceptible d'amour: il ne saura pas [p. 187] apprécier Blanche, il ne m'aurait jamais aimée. Ah! livrons un pareil être aux vaines jouissances faites pour lui, et aussitôt qu'en s'enchaînant selon les superbes projets de sa mère il ne pourra plus troubler ton bonheur, oublions, s'il est possible, qu'il ait jamais existé.


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Page Last Updated 26 January 2004