Amélie Mansfield

[Volume I, pp. 258 - 270]

LETTRE XXXVII



Ernest à Adolphe


2 Mai.

[p. 258] Ce matin nous déjeunions dans le salon commun. Amélie, assise entre son oncle et moi, s'occupait de nous avec ce soin attentif et ces grâces modestes qui donnent du prix à tout ce [p. 259] qu'elle fait. La conversation roulait sur des choses indifférentes, mais elles ne l'étaient plus dans la bouche d'Amélie. Placé si près d'elle, je touchais sa robe, j'effleurais même sa main lorsqu'elle me présentait quelque chose, et je me sentais ému et presqu'heureux. Un domestique entre, lui remet une lettre; ses yeux brillent et s'animent d'une douce joie. "C'est de mon Albert, dit-elle à son oncle en rougissant de plaisir." -- Heureux l'Albert d'Amélie! me suis-je écrié sans trop savoir ce que je disais, et mécontent au fond de l'âme de lui voir prendre ce ton de possession même en parlant de son frère. Elle a rougi davantage, en ajoutant d'un air pénétré: "Bien plus heureuse l'Amélie d'Albert! elle lui doit ses plus pures jouissances, et ses seules consolations: si elle l'eût écouté, que de peines elle se serait épargnées; et comment l'a-t-elle récompensé de tant de bienfaits? . . Paix, mon enfant, a interrompu M. Grandson [p. 260]; vous savez bien que je ne vous permets pas de vous affliger en revenant sur des regrets inutiles; d'ailleurs quels biens avez-vous reçus de votre frère dont votre amitié ne l'ait payé? -- Ah, oui! ai-je dit encore comme malgré moi, quel que soit le sort de votre Albert, il ne doit pas s'en plaindre: que peut avoir à regretter celui que vous aimez ainsi!" Elle n'a rien répondu; mais j'ai cru remarquer un peu d'embarras sur son charmant visage; cependant la lettre d'Albert l'occupait bien plus que mes discours, et elle s'est retirée à l'écart pour la lire." J'espère, lui a dit son oncle pendant qu'elle la décachetait, que le mariage de votre frère va être enfin décidé. -- Ah! si mes voeux y pouvaient quelque chose, a-t-elle répondu en élevant ses beaux yeux au ciel, depuis long-tems Albert et Blanche prouveraient au monde qu'une union heureuse n'est pas une chimère; mais leur sort dépend aussi du comte Ernest . . . . Le [p. 261] diable emporte votre Ernest, a interrompu brusquement M. Grandson; il vient toujours se mettre à la traverse de votre bonheur; aussi, je ne connais personne que je haïsse plus cordialement . . . Et Madame partage sans doute ce sentiment, ai-je repris avec une sorte de crainte? -- Ah! qu'il renonce à Blanche, s'est elle écriée! qu'il s'unisse à celle que sa mère lui destine, et je tâcherai d'oublier qu'il exista jamais un être si fatal à mon repos. -- Si c'est là ce que vous lui réservez, il est assez malheureux; mais, sans doute il a mérité son sort, sans doute le mal qu'il vous a fait fut volontaire; car autrement pourquoi le puniriez-vous? -- Non, il serait injuste de'accuser ses intentions: si une volonté tyrannique me destina à lui, si je me révoltai contr'elle, il n'en est pas coupable.

Je conçois qu'un coeur comme le vôtre puisse être difficile, Madame; mais il faut cependant que ce jeune [p. 262] homme se soit montré bien indigne de vous, car c'est de l'aversion que vous lui conservez? -- J'aurais tort de dire du mal de lui: quoiqu'il ait annoncé un caractère bien redoutable, nous étions si jeunes l'un et l'autre, quand il me quitta, qu'il est possible qu'il se soit corrigé. -- C'est donc sans le connaître que vous l'avez jugé? -- Mais je ne le juge point, vous dis-je. -- Vous faites bien plus, vous le haïssez? -- En vérité, je ne le crois pas, et s'il laisse mon frère être heureux avec Blanche, il pourra me devenir absolument indifférent. -- L'heureux partage, ai-je repris avec humeur! Ainsi, en agissant selon vos désirs, votre indifférence est tout ce qu'il peut espérer de plus doux: je ne sais si à sa place, je ne préférerais pas votre haine. -- Eh! quel diable d'intérêt prenez-vous à lui? s'est écrié impatiemment M. Grandson: depuis une heure vous vous amusez à contre-dire Amélie sans aucune raison; car, dites-moi, au nom du ciel, que vous [p. 263] fait sa haine ou son amour pour un sot orgueilleux bien entiché de ses ancêtres, que je ne puis souffrir, que vous ne connaissez pas, et qu'elle ferait fort bien de détester? -- Assurément, je n'ai d'autre motif pour plaider sa cause, ai-je repris froidement, que ce sentiment de justice générale qui parle à tous les coeurs droits en faveur de ceux qu'on opprime. -- Je ne vous blâme, Monsieur, a dit Amélie avec douceur, vous devez me trouver injuste: peut-être le suis-je en effet; mais si vous saviez combien j'ai souffert, peut-être vous paraîtrais-je excusable." Je me suis approché d'elle, et lui pressant les mains avec une agitation que mon coeur communiquait à tous mes mouvemens. "Votre oncle, lui ai-je dit, a voulu me montrer un cahier écrit de votre main: il n'est rien dans le monde qui pût m'intéresser davantage; mais quelque pressante que soit ma curiosité à cet égard, il me faut votre aveu pour la satisfaire. J'ai attendu [p. 264] bien long-tems à vous le demander; je craignais tant de vous affliger en touchant un sujet si délicat; mais si vous saviez ce qu'il m'en a coûté pour attendre, peut-être devriez-vous quelque chose à ce sacrifice. -- Quoi! mon oncle vous a promis . . . Ah, mon oncle! vous avez tort. -- Pourquoi donc aurais-je tort, Amélie? ce récit vous fait honneur. -- Je ne le crois pas, a-t-elle repris un peu émue; mais quand cela serait, le coeur ne confie ses secrets qu'à l'amitié. -- N'en avez-vous donc pas pour M. Semler? Quant à moi, comme je l'aime de tout mon coeur, j'ai du plaisir à lui parler de ce qui m'intéresse, et rien ne m'intéresse autant que vous. Je ne donne point mon amitié si promptement, a-t-elle répondu en baissant les yeux; et quoique j'estime beaucoup M. Semler . . . . -- Vous ne l'aimez pas du tout, ai-je dit vivement -- vous vous pressez bien de répondre pour moi, a-t-elle interrompu à son tour avec un air d'impatience qui m'a [p. 265] ravi. -- Ce n'est pourtant pas là la réponse que j'eusse désiré vous dicter. -- Ni peut-être celle que j'aurais faite, a-t-elle ajouté avec une légère rougeur. Mais ce n'est pas le moment de traiter cette question: vous voyez que vous m'avez presque fait oublier la lettre d'Albert, et vous êtes peut-être la première personne avec qui cela me soit arrivé."

Elle a prononcé cette phrase avec une simplicité qui ne m'a que trop fait voir qu'elle n'y attachait pas la même idée que moi. Je me suis éloigné pour la laisser lire en liberté; mais en me promenant dans le salon, je ne pouvais détacher mes regards de dessus elle. Tout à coup je l'ai vue pâlir; ses yeux se sont remplis de larmes; elle a détourné la tête pour se cacher contre le rideau de la croisée, en murmurant tout bas: ô Albert! Albert! Mais bientôt, n'étant plus maîtresse de son émotion, elle s'est échappée toute en pleurs, sans proférer un seul mot, et [p. 266] nous laissant tête-à-tête son oncle et moi.

A peine a-t-elle été sortie que M. Grandson s'est levé en secouant rudement sa chaise. "Que le ciel confonde toute sa famille, s'est-il écrié avec un accent plus qu'ênergique! jamais ils n'ont su que l'affliger: j'ai vu bien des sauvages en ma vie, mais jamais de cette force là . . . . Affliger Amélie! il faut qu'ils aient le coeur plus dur que la carène de nos vaisseaux . . . . Je suis sûr que c'est cet enragé d'Ernest qui est cause de tout ce grabuge: il sera venu enlever la maîtresse du jeune Comte de Lunebourg. -- Non, je ne le crois pas, ai-je répliqué froidement. -- Eh! pourquoi ne le croyez-vous pas, a-t-il repris en colère? de quoi vous mêlez-vous de prétendre savoir ce qui se passe, et d'en parler avec tant de sang-froid quand Amélie se désole? -- Ah! le ciel m'est témoin si sa douleur me touche! -- Vous n'en avez pas l'air bien inquiet [p. 267] pourtant; mais n'importe, ce n'est pas vous que je destine à la consoler. -- Je le sais bien, ai-je dit avec amertume. -- Et vous ne vous en souciez guère, a-t-il ajouté vivement. -- Vous me traitez bien mal aujourd'hui, M. Grandson; cependant ce n'est pas moi qui fais couler les larmes de votre nièce. -- Eh, je le sais bien! Qui songe à vous accuser? Mais je voudrais vous voir irrité comme moi, et souhaitant mille malédictions à la noble famille, et surtout à la tante de Woldemar et au cousin Ernest." Au nom de ma mère, j'ai rougi; mais dans la crainte de répondre quelque chose qui pût me décéler, j'ai gardé le silence. Nous nous sommes promenés tous deux dans la chambre sans rien dire: à la fin, M. Grandson s'est approche de moi d'un air de bonhomie. "Faisons la paix, m'a-t-il dit; aussi-bien je serais assez embarrassé de dire pourquoi je me suis fâché. Laissons cela; et puisque vous vous intéressez à Amélie, [p. 268] et qu'elle-même ne vous voit pas sans plaisir, promettez-voi de l'engager à rompre toute communication avec la Saxe, et à céder au désir que j'ai de l'établir près de moi, par un bon mariage qui lui fera oublier les injures de sa famille, et la mauvaise conduite de mon neveu. -- Quoi! vous songez à marier Amélie? -- Sans doute: qu'y a-t-il là d'étrange? Allez-vous aussi contrarier mon projet? -- Non: si elle l'approuve, je me garderai bien de l'en détourner. -- Vraiment je l'espère; mais ce n'est pas assez, il faut l'y déterminer. -- Moi? -- Oui, vous. -- Mais je ne connais pas l'époux que vous lui destinez. -- Qu'importe, quand je vous assure qui'il lui convient. -- Votre nièce l'-t-elle vu? -- Oui, plusieurs fois. -- Et l'a-t-elle distingué? -- Ma foi, je ne m'y connais pas trop; mais au reste, celui-là ou un autre, cela m'est égal pourvu qu'elle se marie. -- Quel est ce jeune homme? je ne le vois point ici. -- Il se nomme Watelin: il est allé faire un voyage à Paris; mais je l'attends [p. 269] incessamment, et j'espère qu'à son retour Amélie sera plus disposée en sa faveur, parce qu'il me semble que sa tristesse commence à se dissiper: elle était si affligée en arrivant ici, que je crois bien m'être un peu trop pressé de lui laisser voir mon projet; mais depuis un mois, elle m'est plus la même: je lui vois des momens de gaîté; elle prend goût à tout . . . . Sans cette lettre d'aujourd'hui, cette chère enfant allait reprendre de l'enjouement . . . . Il faut que j'aille voir comment elle se porte: si ces mechantes gens la rendaient malade, je ne leur pardonnerais de ma vie." Il est sorti.

J'ai continué à promener dans la chambre, absorbé dans une seule pensée: pas une autre ne me restait de cette longue conversation. Ce n'était point le mariage d'Amélie: que me font les projets de son oncle? Mais c'est depuis un mois que sa tristesse se dissipe, et il y en a plus de deux que je suis ici . . . . Ah! s'il était vrai, s'il était [p. 270] possible! ô Amélie! s'il se pouvait que tu fusses sensible! pour ton repos, pour le mien, cache-moi une vérité que je paierais de mon sang . . . . cache-moi un bonheur auquel je sacrifierais rang, naissance, devoir; ne m'ouvre point ton coeur; tais-moi tes aventures; refuse-moi ton amitié: résister à Amélie indifférente est déjà trop pour mes forces: je n'en aurais plus contre Amélie sensible.


Home
Contact Ellen Moody.
Pagemaster: Jim Moody.
Page Last Updated 29 January 2004