Amélie Mansfield

[Volume I, pp. 97 - 101]

LETTRE IX.



Amélie à Albert


Du château de Simmeren, 1 Juillet.

[p. 97] La date de ma lettre t'étonnera, sans doute. La sauvage Amélie, l'obscure Madame Mansfield, chez la Comtesse de Simmeren! Par quel hasard? ou plutôt par quel prodige? Un événement bien simple a causé cette rencontre. Hier, m'étant arrêté à Kempten pour coucher, et n'ayant point trouvé de lait pour mon fils dans l'auberge où j'étais, j'en ai envoyé chercher dans la ferme la plus voisine qui dépend de la terre de Simmeren. La comtesse, qui se promène souvent dans son domaine, était en ce moment dans la maison où mon commissionnaire se présentait. Un mouvement de curiosité lui ayant fait demander quels étaient les voyageurs qui désiraient du lait, au nom de Madame Mansfield, elle a témoigné une [p. 98] grande surprise, et toute parente qu'elle est de la fière Baronne de Woldemar, elle s'est hâtée de venir dans mon auberge réclamer le droit de me donner l'hospitalité en faveur des liens qui unissent nos familles. Accoutumée à me voir rejeter par tous mes parens, j'ai été d'autant plus sensible à l'accueuil de Madame de Simmeren, qu'elle ne connaissait de moi que mon mariage, et que ce mariage lui avait été appris par Madame de Woldmar. Cependant, sa réputation m'ayant fait réfléchir qu'il pouvait y avoir plus de désir de s'amuser, que d'intérêt dans son invitation, j'hésitais à l'accepter, lorsqu'elle m'a dit, en souriant: "Prenez garde à ce que vous allez faire: dans votre situtation, un refus marquerait trop d'orgueil, et vous ne devez pas livrer votre âme à un vice qui vous a fait tant de mal. Allons, allons, ma jolie cousine, suivez une parente dont la vieille expérience lui a trop bien fait connaître le monde et ses erreurs, pour [p. 99] ne pas pardonner aux douces faiblesse d'amour, et excuser les femmes que leur coeur égare. Vous aimâtes, et on vous séduisit; vous fûtes trompée, et vous vous repentez; tout cela est dans l'ordre, et nous sommes du même sang: que votre famille vous renie si elle veut, moi je vous adopte." Le ton moitié plaisant, moitié sérieux dont tout cela fut dit, me laissait encore dans l'indécision, lorsque la comtesse, me prennant par le bras d'un air de bonhommie, ajouta: "Puisqu'il est décidé que vous viendrez avec moi, ayez l'air, du moins, de faire les choses de bonne grâce et préparez-vous à me raconter tout ce qui vous est arrivé. A mon âge, on ne vit plus que de souvenirs; et après le plaisir de parler de ses aventures, il n'y en a point de plus grand que d'écouter celles des autres.

Je n'ai pas résisté plus long-tems: malgré l'air un peu moqueur de Madame de Simmeren, il y a dans son accent et ses manières quelque chose de si [p. 100] engageant et de si tendre, qu'il faut toujours finir par faire ce qu'elle veut. Pendant la soirée, elle a beaucoup caressé mon fils. "Il n'a rien de roturier dans les traits, m'a-t-elle dit, et je crois qu'il n'aura rien que de noble dans l'âme: alors, que lui manquera-t-il pour être l'égal de ses ancêtres? quelques lettres diversement arrangées. Assurément, ma cousine de Woldemar est une femme de beaucoup d'esprit; mais elle n'a pas le sens commun; elle vous rejette, et m'a toujours accueillie: quelle injustice! Ah! si vous connaissiez les aventures de ma jeunesse, vous verriez le cas qu'on doit faire de l'opinion du monde et du jugement des hommes! Un jour je me réserve le plaisir de vous les apprendre."

Pour peu que je l'eusse pressée, ce jour eût été à l'instant même; mais j'avais besoin de repos, et Madame de Simmeren, qui s'en est aperçue, ne m'a permis de me retirer dans mon appartement qu'après avoir obtenu ma parole [p. 101] de prolonger d'une semaine entière mon séjour chez elle.


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Page Last Updated 15 January 2003