Amélie Mansfield

[Volume III, pp. 197 - 204]

LETTRE CIII [Continuation IV]



Blanche à Albert


A minuit.

[p. 197] "Vous aimez mon fils, Amélie, et je crois qu c'est d'un amour assez noble, assez désintéressé, pour que son bonheur vous touche plus que le vôtre même: eh bien! croyez-vous, dites-moi, que cette union le rende heureux? quelques instans peut-être, tant que le feu de l'amour durera; mais ce feu, que le tems éteint toujours et que le mariage consume si vite, quand il aura disparu, que restera-t-il à Ernest, sinon des regrets, et à vous du repentir? Dans la plus brillante saison de la vie, dans celle de l'ambition, avec la fierté qu'il a dans l'âme et le nom qu'il porte, se consolera-t-il d'avoir perdu toute considération dans son pays de [p. 198] n'oser prétendre à aucune dignité, et d'être regardé avec mépris par ses égaux? Et vous, Amélie, vous consolerez-vous jamais d'avoir amassé de pareils malheurs sur sa tête? -- Oh! non, jamais! jamais! a dit l'infortunée en cachant dans ses mains son visage inondé de larmes. -- Ce n'est pas tout: ces tourmens qui le déchireront, il vous les reprochera: il dira que non à présent que la passion l'égare, mais ne le croyez pas, n'en croyez que la nature, qui nous porte toujours à nous plaindre de ce qui nous nuit. Et puis, Amélie, lors même que vous rempliriez si bien le coeur de votre époux, qu'il n'y resterait de place pour aucune espèce de regrets, croyez-vous que ce coeur si sensible à l'amour goûterait long-tems un bonheur qu'il aurait obtenu sans le consentement de sa mère? et ce consentement, ne l'espérez pas, je ne le donnerai jamais au déshonneur de mon fils. -- Ah! j'en étais bien sûre, a répondu Amélie; et quand je vous [p. 199] ai adressé mes prières, Madame, je n'avais pas l'espoir qu'elles pussent vous toucher. -- Avez- vous tout dit, Madame, a ajouté Ernest, en contenant à peine sa bouillante impatience? et, puis-je parler à mon tour? -- Pas encore, a répliqué la baronne; attendez que je vous le permette. Et vous, Amélie, vous qui êtes la seule ici qui conserviez quelqu'ascendant sur l'esprit de cet insensé, voilà le moment d'en user dignement, et de vous rétablir, par un grand sacrifice, dans l'opinion du monde et les bontés de votre famille; montrez-lui ses devoirs en suivant les vôtres; rappelez-le à la vertu par votre courage; ayez la grandeur d'âme de renoncer à lui, et aussitôt mes bras vous sont ouverts, je vous rends mon amitié et vous prends sous ma protection. Si la vie religieuse vous plaît, nommez le couvent que vous préférez, et sur-le-champ je vous en fais nommer abbesse.

Votre fils . . . ." Elle s'est arrêtée en faisant un geste de mépris. "Votre [p. 200] fils, quoique portant le nom de Mansfield, je vous le promets, Amélie, ne sera pas un étranger pour moi, je reporterai sur lui la reconnaissance du bien que vous m'aurez fait, et ce sentiment, en remplissant tout mon coeur, en effacera pour jamais le souvenir de votre conduite passée." Elle s'est tue. "Avez vous fini, ma mère, a demandé encore Ernest avec une colère concentrée? -- Oui; je n'ai rien à ajouter; mais, comme ce n'est point à vous que j'ai parlé, ce n'est point à vous à me répondre: qu'Amélie s'explique. Et moi, Madame, je ne le lui permets pas; car je sens bien que je ne lui pardonnerais point d'hésiter dans sa réponse. Et si je vous ordonne de l'attendre? J'oserai braver les ordres d'une mère qui viole les engagements qu'elle a pris. O Amélie, a-t-il dit en la serrant étroitement dans ses bras, pourrais-je te pardonner jamais de désavouer nos noeuds, et d'être infidèle à tes sermens? Que ma mère le soit aux siens, elle en répondra [p. 201] devant Dieu; mais nous mourrons plutôt que d'être parjures: je suis ton époux, tu m'appartiens, tu es à moi. Vous êtes à lui, vous lui appartenez! s'est écriée la baronne en pâlissant d'effroi. Oui, je le déclare devant vous, devant toute ma famille assemblée, Amélie est mon épouse, et quiconque tenterait de nous désunir commettrait un sacrilège. Je ne veux croire que vous, Amélie; êtes-vous réellement son épouse? Ose dire que non, a interrompu Ernest . . . Ah! je ne puis mentir, lui a répondu douloureusement Amélie. . . Quoi! tu n'es pas à moi? . . Je suis à toi, Ernest, mais je ne suis pas ton épouse; et le ciel sait que si j'avais cru faire ton bonheur en devoilant ma honte, je ne l'aurais pas cachée si long-tems." A cet aveu, ma mère s'est couvert le visage, mon père s'est levé, la Baronne a paru satisfaite, et j'ai laissé échapper un cri de douleur. A ce cri, Amélie s'est retournée vers moi, et m'a dit avec cet accent qui perce le [p. 202] coeur: "O compagne du vertueux Albert! rougis-tu de moi, et ne suis-je plus ta soeur?" Je n'ai répondu qu'en me jetant dans ses bras, mais non sans gémir de ce que la perte de son innocence serait le motif du consentement de ma tante, et encore me suis-je trompée: car, après un morne et long silence de tous ceux qui avaient entendu cet terrible aveu, Madame de Woldemar a repris avec une espèce de triomphe: "Bon Dieu, c'est donc pour épouser une femme déshonorée de toutes les manières, qu'un fils ingrat se révolte contre moi! et c'est sa maîtresse qu'il a osé amener dans ma maison!" A ces mots outrageans, la main d'Amélie, que je tenais dans les miennes, s'est glacée, et le rouge de l'indignation s'est répandu sur ses joues brûlantes. Elle s'est levée; et Ernest la soutenant dans ses bras, lui a dit: "Viens, Amélie! éloignons-nous d'ici; fuyons une mère barbare, qui ne dégrade qu'elle en insultant ainsi l'objet sacré de mon [p. 203] amour et de ma vénération; viens . . . . -- Non, pas encore, a répliquée Madame de Woldemar en retenant Amélie; il faut tout savoir, et j'ai encore des doutes à éclaircir. Le docteur m'a parlé de l'effroi qu'il vous inspirait, Madame; j'en attribuais la cause au désir que vous aviez de mourir; mais maintenant j'en soupçonne une autre. N'aviez-vous aucune raison de craindre la pénétration du médecin?" Amélie est restée debout, immobile et les yeux fixés sur la terre. "Vous tremblez, Madame, et n'osez me répondre. -- Après l'aveu que j'ai fait, a dit Amélie avec assez de calme, quand je n'ai plus rien à perdre, si je me tais à présent, ce n'est pas mon intérêt qui m'y engage. -- Et lequel, Madame, lui a demandé la Baronne avec dédain? -- Peut-être le vôtre, Madame. -- Le mien! -- Oui, Madame, le vôtre; car c'est en me sacrifiant pour vous que je voudrais payer vos outrages. -- Amélie! a interrompu Ernest d'une voix [p. 204] altérée, Amélie! et moi aussi je veux que vous répondiez à ma mère; je veux savoir si le ciel bienfaisant m'a attaché à vous par plus de liens que je ne croyais encore en avoir. -- Vous l'entendez, Madame, a repris Amélie; hélas! je le connais mieux que vous; et si je lui cachais la terrible vérité que vous m'avez arrachée, c'était pour vous laisser un moyen de le séparer de moi; maintenant vous n'en avez plus. -- Je n'en ai plus! et mes ordres, son honneur et votre dégradation, les comptez-vous pour rien? -- Ah! Madame! quand c'est à l'honneur d'Ernest que je me suis confiée, est-ce l'honneur qui lui persuadera qu'il doit m'abandonner? Il sait maintenant que j'ai sur lui des droits plus sacrés que les vôtres. Pourquoi, en me forçant à dévoiler ce funeste mystère, lui avez-vous fait une loi de vous désobéir.


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Page Last Updated 24 April 2004